Le Voyage en Gondole : du 61ème au 63ème jours

Pepe Roncino et Tintoretta arrivent à San Marco. Mais d'abord, ils visitent deux îlots pleins de charme...

Emeric Cristallini

4/4/202639 min temps de lecture

61ème jour : Querini Stampalia

corte rota
corte rota

Pepe Roncino

Après-demain, tu seras devant la Basilique Saint Marc

Tintoretta

Je m'y vois déjà, levant les bras !

Pepe Roncino

Aujourd’hui, l’îlot que l’on visite est Querini-Stampalia, du nom d’un palais qui abrite un très beau musée et une bibliothèque publique.

Tintoretta

Pas d’église dans cet îlot ?

Pepe Roncino

Non, mais je l’ai sélectionné du fait de la présence de ce musée, mais aussi du palais Grimani, qui se visite également…. Allons-y ! On prend le rio del vin sur la droite… on poursuit par le rio San Provolo… puis le deuxième canal sur la gauche, le rio de San Severo… On s’arrête dans la corte del Paradiso.

Tintoretta

Un nom prometteur !

Pepe Roncino

En effet, ma Tintoretta !

On va maintenant rejoindre la ruga Giuffa. On la prend sur la droite… On va faire un petit crochet pour voir la Porta Blu, dont je t’ai parlée avant-hier…

Tintoretta

Une vraie porte, pas comme la porta blu du campo San Giacomo dell’Orio ?

Pepe Roncino

Non, cette fois, c’est la porte d’une maison ! Elle se trouve au bout de la calle de Mezo…

Tintoretta

Comme celle de San Giacomo dall’Orio !

Elle est de forme gothique et d’un bleu délavé par le temps...

Tintoretta

Ah oui, elle est magnifique !

Pepe Roncino

On retourne sur la Ruga Giuffa pour aller visiter le palais Grimani, qui se trouve au bout de la dernière ruelle sur la droite. Le palais fut construit au Moyen Âge. Au XVIème siècle, il fut acheté par Antonio Grimani qui le légua à ses neveux Vettore et Giovanni Grimani, qui était le patriarche d’Aquilée. A la mort de son frère en 1558, Giovanni, qui devient l'unique propriétaire, ordonna des travaux importants qui donnèrent au palais, pour l'essentiel, son aspect actuel...

Le palais fut acquis par la municipalité de Venise en 1981 puis par l'Etat pour devenir un musée en 2005...

On entre dans la cour...

L'escalier est orné de stucs et de fresques...

On entre dans la salle la plus intéressante du palais : la Tribune Grimani...

Tintoretta

Il y a beaucoup de statues !

Pepe Roncino

Oui, c'était la collection de sculptures antiques de Giovanni Grimani...

Regarde cette sculpture suspendue qui représente l'Enlèvement de Ganymède par un aigle !

Tintoretta

Qui était Ganymède ?

Pepe Roncino

Ganymède était le fils du roi de Troie. Il était d’une telle prestance que Jupiter voulut en faire son échanson, pour servir à la table des dieux de l’Olympe. C’est ainsi qu’un jour, il se métamorphosa en aigle pour l’enlever…

On retourne sur la ruga Giuffa...

Maintenant, pour entrer dans le musée Querini-Stampalia, on va devoir traverser le pont et retourner sur le campo Santa Maria Formosa… Querini-Stampalia est le nom d’une branche de la famille Querini, qui s’appela ainsi car un certain Zuane Querini, banni de Venise en 1310 pour avoir participé à la conjuration de Bajamonte Tiepolo, se rendit à Rhodes et acheta l’île de Stampalia.

Tintoretta

Tu as donc bien fait de donner à cet îlot le nom de Querini-Stampalia !

Pepe Roncino

En effet ! On retraverse le rio sur cette passerelle….

Voyons ces premiers cadres : les personnages portent la bauta, un masque typiquement vénitien.

Pepe Roncino

Dans ce musée, on trouve beaucoup de scènes de la vie vénitienne mais aussi beaucoup de vues sur Venise : des fêtes sur la place Saint Marc, des défilés de barques ou de gondoles sur le Grand Canal…

On voit ici la piazzetta San Marco, entre le palais des doges et la bibliothèque Marciana. Il y avait alors ces cabanes en bois...

Tintoretta

On ira aussi en terrasse sur cette piazzetta ?

Pepe Roncino

Oui, le soir, devant le palais des doges !

Tous ces tableaux illustrant la vie vénitienne siècle sont de Gabriele Bella, un peintre védutiste du XVIIIème siècle...

Sur ce tableau est représentée La Festa del Giovedi Grasso in Piazzetta, un des moments clés du Carnaval. Ce jour était fêté en souvenir de la victoire remportée par le patriarche de Grado sur celui d'Aquilée en 1162, le patriarche de Grado devenant celui de Venise en 1451. Du sommet de la tour, on voit une double corde qui partait du sommet du campanile jusqu'à la loggia du palais des doges, sur laquelle un jeune homme glissait, suspendu par la taille à des anneaux coulissants. Il devait apporter au doge un bouquet de fleurs et un rouleau de papier sur lequel étaient écrits des poèmes en son honneur. Cet exercice était appelé "lo svolo del turco" car le premier à exécuter ce "vol", en 1548, fut un turc. Lors du Carnaval contemporain, cette prestation est appelée le Vol de l'Ange, et il est réalisé par une jeune fille, que l'on appelle la Colombina. Et le filin sur lequel elle est suspendue la dépose sur le sol de la Piazzetta...

Tintoretta

C'est impressionnant ! Je ne me vois pas faire le Vol de l'Ange ! Et ces acrobates qui forment une pyramide ?

Pepe Roncino

Ce sont Les Forces d'Hercule, un concours qui oppose les Castellani aux Nicolotti... Quand on sera sur la place Saint Marc, je t'expliquerai le tableau suivant...

Sur ce tableau de Canaletto, on voit l'extrémité du Grand Canal, entre la Basilique de la Salute et le palais des Doges...

Ici, c'est l'église San Geremia (aujourd'hui consacrée aussi à Santa Lucia) et le canal de Cannaregio, vus du Grand Canal.

Tintoretta

Oh ! ce tableau est magnifique !

Pepe Roncino

Oui ; c'est La Notte, d'Ippolito Caffi, réalisé vers 1745.

Celui-ci représente un tronçon des Zattere que l'on n'a pas visité, celui où se trouve l'église des Gesuiti : il s'agit de la Veduta della chiesa di Santa Maria del Rosario alle Zattere, d'Apollonio Domenichini...

Ici, c'est une Vue sur le bassin de San Marco depuis l'île de San Giorgio, réalisée vers 1850 par Carlo Grubacs...

Ce tableau de Francesco Albotto est très intéressant car on y voit l'église Santa Lucia peu de temps avant qu'elle ne soit démolie. C'est comme si on était sur le pont des Scalzi : à gauche, c'est l'église de San Simeon Piccolo...

Sur ce tableau, on voit même, en face de Santa Lucia, de l'autre côté du Grand Canal, une autre église disparue : Santa Croce !

Tintoretta

Très intéressant !

Pepe Roncino

On sort maintenant dans la cour intérieure...

Tintoretta

On a fait deux très belles visites !

Pepe Roncino

Oui, je vais maintenant te montrer une très belle cour, la Corte Rota, à l’autre bout de la ruga Giuffa…

Mais avant, sur la gauche, après la corte del Paradiso, la calle de l’Arco detta Bon…

On retourne sur la ruga Giuffa, qui nous mène à la corte Rota…

Tintoretta

Il y a un beau capitello !

Pepe Roncino

Ce soir, on rentre dormir dans la gondole mais demain, on dormira dans le plus bel hôtel de Venise, le Danieli !

Tintoretta

Chouette, j'aurai un grand lit et un gros oreiller !

62ème jour : San Giovanni Novo

Tintoretta

Je suis prête à entrer dans l'hôtel Danieli : j'ai mis ma belle robe bleue !

Pepe Roncino

En effet ! Très jolie robe !

On retourne vers le rio San Provolo que l’on prend sur la droite… On poursuit sur le rio del Vin…

On s’arrête ici, dans le palais Dandolo, c’est-à-dire l’Hôtel Danieli, l’hôtel le plus ancien et le plus prestigieux de Venise !

Tintoretta

Grandiose !

Pepe Roncino

Comme il y n’y a pas grand-chose à visiter aujourd’hui, on va visiter l’hôtel !

Te voici dans ta chambre !

Tintoretta

Oh ; c'est magnifique !

Je vais me prendre un bain !

Pepe Roncino

Le bain t'a fait du bien ?

Tintoretta

Oui ; ça faisait longtemps que j'en avais pas pris !

Pepe Roncino

On va maintenant se promener un peu dans l’îlot… D’abord sur la riva degli Schiavoni…

On prend la calle degli Albanesi… On arrive sur le campo Santi Filippo e Giacomo… De ce campo, on passe sous ce sottoportego pour voir la corte Sabionera.

On retourne sur le campo pour voir en face la corte del rosario…

Regarde ce dragon serpent !

Tintoretta

Heureusement que ce n'est qu'une sculpture !

On retourne sur le campo pour prendre la rughetta Santa Apollonia… On arrive sur cette fondamenta, où se trouve Sant’Apollonia, le musée diocésain d’art sacré…

Gabriele D’Annunzio en parle dans son roman Il Fuoco, le Feu… A droite, de l'autre côté du canal, ce sont les anciennes prisons, que l'on visitera demain...

On retourne sur le campo Santi Filippo e Giacomo… On prend à gauche la calle della chiesa et on arrive sur le campo San Giovanni Novo où se trouve l’église éponyme…

L'église San Giovanni Novo - San Zaninovo en vénitien - est dédiée à Saint Jean l'Evangéliste qui fut jeté dans un chaudron d'huile bouillante, tel que représenté sur le retable de Francesco Maggioto... Il était ainsi appelé San Giovanni in olio, Saint Jean en huile !

Malheureusement, on ne verra pas ce retable car l'église est fermée...

Tintoretta

En même temps, je ne regrette pas trop : ça m'aurait peut-être dégoûté de prendre un bain !

Tintoretta

Le campo est aussi appelé San Giovanni in olio...

Pepe Roncino

Tout à fait !

On passe sous ce sottoportego...

On se retrouve sur la fondamenta del remedio...

Regarde ce beau capitello !

Tintoretta

Ah oui ; j'aime beaucoup !

Pepe Roncino

On va maintenant prendre la calle del remedio et longer le palais Soranzo dont je t'ai parlé dans l'îlot de San Lio et qui sera le sujet du Racconcino de ce soir que je te raconterai dans ta chambre !

De la terrasse du Danieli, on voit la piazzetta San Marco où on sera demain et la pointe de la Salute, qui sera le terme de notre Voyage en Gondole dans dix jours...

Tintoretta

Et ce soir, après le dîner, le Racconcino 15...

Pepe Roncino

Au loin, on voit l'île de San Giorgio Maggiore et l'île de la Giudecca, les deux îles les plus proches de la Venise rialtine...

Allez, on monte dans ta chambre...

Si tu regardes bien le bas-relief, tu verras que sur la tête de l’ange, un peu sur la droite, tu peux remarquer un trou dans le mur. Cet ange et ce trou sont là depuis près de 500 ans.

Dans ce palais Soranzo, habitait en 1552 un avocat qui avait accumulé beaucoup de richesses de manière malhonnête, au détriment de beaucoup de pauvres gens. Un jour, il invita à déjeuner le père Matteo da Bascio, le supérieur des frères capucins. L’avocat voulut, avant de s’asseoir à table, lui montrer une rareté : une petite guenon, domestiquée et tellement intelligente qu’elle pouvait le servir dans les tâches domestiques. A la vue du frère, toutefois, la guenon s’enfuit pour se réfugier sous un lit. Le Père Matteo se rendit compte alors, par la grâce divine, que sous la fourrure de l’animal se cachait le démon, et il lui dit alors sur un ton impérieux : « Je te commande au nom de Dieu de nous expliquer qui tu es et pour quelle raison tu te trouves dans cette maison ».

« Je suis le diable » - répondit la guenon, qui se mit à parler subitement – « et je suis ici pour prendre possession de l’âme de cet avocat, qui du fait de sa conduite m’appartient déjà ».

« Et pourquoi – reprit le Frère – ayant tant de convoitise pour cet homme, ne l’as-tu pas encore tué et emporté avec toi en enfer ?

« Pour une seule raison – dit le démon – «parce qu’avant d’aller se coucher, il a toujours recommandé son âme à Dieu et à la Vierge ; s’il avait oublié ne serait-ce qu’une seule fois ses prières, il serait déjà depuis longtemps avec moi, dans les tourments éternels ».

Sur ces mots, le Frère s’empressa de commander à l’ennemi de Dieu de quitter immédiatement cette maison. Mais le diable s’y opposa, expliquant que de l’au-delà, il lui avait été donné la permission de ne pas partir de cette maison sans avoir au préalable causé quelque dommage.

« Alors, cela veut dire qu’un dommage tu feras – lui intima le père Matteo – mais ce sera celui que je t’ordonnerai moi. Tu feras un trou sur ce mur, en sortant d’ici, et le trou servira, pour la perpétuité, de témoignage de ce qui est survenu ici ».

Le diable ne put qu’obéir. L’avocat se mit à pleurer et remercia le religieux en promettant de compenser les torts commis à l’encontre des pauvres gens sur le dos desquels il s’était enrichi. Il exprima une seule crainte : que ce trou dans le mur puisse permettre au diable de revenir comme il était parti.

Le Père Matteo lui indiqua alors la solution : le trou serait défendu par l’image d’un ange, de façon qu’à la vue de celui-ci, le démon se sauve.

Depuis ce jour, l’ange de la Cà Soranzo veille sur le trou du mur…

63ème jour : San Marco

Tintoretta

C'était super ce petit déjeuner sur la terrasse !

Pepe Roncino

Oui ; il fallait un petit déjeuner grandiose pour commencer cette journée grandiose...

Tintoretta

Oui, je suis très heureuse, encore plus que les jours précédents !

Pepe Roncino

On s'arrête sur le campo de la guerra...

Ce nom de guerra fait référence aux combats des pugni dont je t’ai parlé au début de notre voyage.

Tintoretta

Ah oui ! Entre les Castellani et les Nicolotti. Des combats se faisaient donc sur ce pont ?

Pepe Roncino

Oui, en plein sur le territoire des castellani…. Au bout du campo della guerra, il y a le campiello et le campo San Zulian, San Giuliano en italien, avec l’église San Zulian qui aujourd’hui va être un peu éclipsée par la Basilique San Marco, mais on la visite quand même rapidement…

Cette église est consacrée à San Giuliano, San zulian en vénitien, qui était natif d'Antioche et qui fut martyrisé, avec son épouse Basilissa, en 304 à Alexandrie. Elle fut fondée en 829 mais dut être reconstruite après le grand incendie de 1105. Laissée à l'abandon, elle dut être reconstruite en 1553 par Jacopo Sansovino...

A droite du maitre-autel, le martyre de San Zulian a été représenté par Antonio Zanchi en 1764...

Le maître-autel a été réalisé par Giuseppe Sardi, vers la moitié du XVIIème siècle. Il est décoré par un retable sur le Couronnement de la Vierge, de Santacroce, du début du XVIème siècle...

On va maintenant passer sous ce portique.

Tintoretta

Il est très haut !

Pepe Roncino

Regarde ce que l'on voit en se retournant !

Tintoretta

Oh ! J'adore ! Une petite cabane au bout du sottoportego !

Pepe Roncino

On rejoint la calle larga San Marco… On tourne à gauche pour prendre la marzaria dell’Orologio… C’est selon moi le meilleur itinéraire pour arriver à la piazza San Marco…On passe sous la tour de l’horloge !

Tintoretta

Oh, impressionnant !

Pepe Roncino

Nous voici sur la piazza San Marco ! Pour bien l’admirer, on va tout de suite s’asseoir sur la terrasse du café Lavena. Ce soir, on dînera à l’intérieur pour voir le casino, comme je te l’avais promis.

Tintoretta

Ah oui, quand on était sur le campo San Barnaba !

Comme tu me l’avais dit, c’est d’ici qu’on a la plus belle vue sur la façade de la Basilique San Marco !

Pepe Roncino

Oui, et aussi sur l’ensemble de la place ! Cette place était, à l’origine, beaucoup plus petite. C’était un terrain herbeux entouré d’arbres, traversé par un canal, appelé Batario, qui courait à distance à peu près égale entre d’une part l’actuelle basilique, où se trouvait précédemment l’église San Teodoro et d’autre part le musée Correr, en face à l’autre bout de la place, où se trouvait auparavant l’église San Geminiano. Ce canal rejoignait le rio dei Giardinetti, qui se trouve derrière les Procuratie Nuove, les galeries qui se trouvent en face des Procuratie Vecchie au pied desquelles on se trouve.

Tintoretta

Qu’est-ce que les Procuratie ?

Pepe Roncino

Les Procuratie abritaient les bureaux et les logements des procurateurs, les magistrats de Venise, qui étaient en fait plutôt des hauts fonctionnaires.

Tintoretta

On peut les visiter ?

Pepe Roncino

Les Procuratie Nuove abritent aujourd’hui des musées, notamment le musée archéologique, que l’on peut visiter dans le prolongement du musée Correr. Les Procuratie Vecchie ont longtemps été fermés mais elles ont récemment ouvert au public. On les visitera rapidement cet après-midi.

Tintoretta

On a plein de choses à visiter !

Pepe Roncino

On va d’abord visiter le palais des doges, c’est la visite la plus importante car c’est le plus grand palais de Venise et le plus riche artistiquement et historiquement.

Tintoretta

Il y a la salle du Grand Conseil avec l’immense toile du Tintoret !

Pepe Roncino

Et plein d’autres œuvres magnifiques, surtout de Véronèse. Et on visitera les prisons, où fut enfermé Casanova…. Ensuite, on visitera la Basilique San Marco.

Tintoretta

Un beau programme ! On y va ?

Pepe Roncino

Oui, allons-y ! Regarde d’abord cette inscription sur le sol…

Les calegheri en vénitien étaient les cordonniers. Cette inscription indique l'emplacement des comptoirs, des stands où s'installaient les cordonniers durant la Sensa, la fête de l'Ascension. En 1625, une grnde foire fut organisée sur la place Saint Marc, à l'intérieur d'un bâtiment provisoire, que l'on a vu sur un tableau de Gabriel Bella...

Tintoretta

Ah oui ! Au musée Querini Stampalia !

Je suis tellement heureuse d'être enfin au milieu de la place Saint Marc !

J'aime bien aussi cette terrasse avec les fauteuils rouges !

Pepe Roncino

C'est le café Quadri, un autre café célèbre de la place Saint Marc.

Tintoretta

On ne se lasse pas de regarder cette place ! J'aime beaucoup surtout la façade de la Basilique...

La fondation du palais des doges remonte à la fondation de la Venise rialtine, c'est à dire à la seconde décennie du IXème siècle. Cet emplacement fut choisi car il était au débouché des principales voies d'eau. Le premier palais était un château-fort. Il ne reste rien de ce premier palais, démoli à la suite de plusieurs incendies. A ce premier palais, succéda un second palais, vers 1175, sous le doge Sebastiano Ziani. Toutefois, le palais dans sa forme actuelle date plutôt des XVème et XVIème siècles : la façade qui donne sur le môle existe pour l'essentiel depuis 1340 tandis que la façade qui donne sur la piazzetta date de 1474...

Les différentes reconstructions du palais furent l’occasion pour l’agrandir, en comblant de terre la lagune sur l’actuelle piazzetta. C’est également au XIIème siècle que le rio Batario fut asséché et recouvert pour agrandir la piazza. Au XIVème siècle, de grands travaux intervinrent pour donner à la salle du Grand Conseil, celle donnant sur la le bassin de San Marco, l’ampleur qu’on lui connaît aujourd’hui.

Tintoretta

C’est la salle où se trouve l’immense toile du Tintoret ?

Pepe Roncino

Tout à fait ! Mais avant, on va traverser d’autres très belles salles. On commence par traverser la cour…

Tintoretta

Oh ! Notre gondole est rentrée dans la cour du palais des Doges !

Pepe Roncino

Ce serait plutôt la gondole dans laquelle Casanova s'est enfui du palais des Doges après son évasion des Plombs...

On monte la Scala d'Oro, l'escalier d'or...

En haut de la Scala d'Oro, on traverse le vestibule carré pour arriver dans la salle des Quatre Portes...

Sur cette grande toile d'Andrea Vicentino est représentée l'arrivée à Venise d'Henri III en 1574. Ce fut un évènement de grande importance : Henri III n'était alors que roi de Pologne mais il avait quitté Cracovie de nuit et faisait une étape à Venise pour rentrer en France où il sera couronné roi de France. De grandes fêtes furent organisées en son honneur: comme on le voit, un arc de triomphe fut même construit, spécialement pour cette occasion, par le grand architecte Andrea Palladio...

La salle des Quatre Portes s'appelle ainsi car elle permet d'accéder à quatre salles : Le Vestibule Carré par lequel on est entré ; la Salle du Conseil des Dix ; la salle du Sénat et la salle de l'Anticollège. C'est cette dernière que l'on va visiter en premier. La salle de l'Anticollège servait d'antichambre pour les ambassades et délégations attendant d'être reçues par le Doge.

A gauche, c'est une toile de Véronèse représentant L'enlèvement d'Europe et à droite, une toile de Jacopo Bassano sur Le Retour de Jacob...

Tintoretta

J'aime beaucoup ce tableau sur l'Enlèvement d'Europe !

Pepe Roncino

Oui, les couleurs sont très vives... Surtout, il y a aussi quatre toiles du Tintoret !

A droite de la porte menant à la salle du Collège, c'est Mercure et les Grâces... On visite mainternant la salle du Collège, dans laquelle on trouve d'autres toiles du Tintoret...

Ces toiles du Tintoret sont sur le mur de l'Horloge à droite, notamment Le Doge Alvise Ier Mocenigo remercie Le Rédempteur : cette toile évoque la peste de 1576 pour la cessation de laquelle la République de Venise fit édifier la Basilique du Redentore, du Rédempteur, sur l'île de la Giudecca, que l'on verra, au loin, quand on sera de nouveau sur les Zattere...

Tintoretta

Pour une fois, ce ne sont pas les toiles du Tintoret qui m'attirent mais le plafond, qui est vraiment magnifique !

Pepe Roncino

Les panneaux ont été peints par Veronese, de 1575 à 1577...

Le Collège réunissait le Petit Conseil constitué du doge et de 6 conseillers et ceux que l’on appelait les Sages, qui étaient au nombre de 19 ; il avait pour fonction de préparer et présenter les projets de décision au Sénat. Il avait également un pouvoir judiciaire et la charge de recevoir et écouter les délégations étrangères à leur arrivée à Venise...

On passe maintenant dans la salle du Sénat, qui était composé à titre permanent de 60 membres élus chaque année. Ses attributions étaient très importantes ; il avait en particulier le pouvoir de déclarer la guerre. C’était une assemblée mais qui avait aussi un pouvoir exécutif....

Au-dessus de la porte, c'est une toile de Palma Le Jeune : Les Doges Lorenzo et Girolamo Priuli en prière devant le Rédempteur...

Tintoretta

On va bientôt arriver dans la salle du Grand Conseil ?

Pepe Roncino

Oui, on traverse rapidement quelques salles… Nous y voilà !

Tintoretta

Oh, c’est grandiose ! La toile du Tintoret est immense !

Pepe Roncino

Oui, c’est une des plus grandes du monde ! En même temps, la salle elle-même est une des salles les plus grandes du monde ! Elle accueillait les membres du Grand Conseil, qui réunissait les chefs des 1600 familles nobles de Venise. Cette salle subit aussi un incendie, en 1577. Le Tintoret réalisa Le Paradis entre 1588 et 1594...

On va maintenant visiter les prisons, ce qui nous permettra de passer à l’intérieur du Pont des Soupirs...

Tintoretta

C'est quand même un peu sinistre !

On va maintenant visiter la Basilique San Marco. Cette Basilique fut bâtie à l’emplacement de l’ancienne église San Teodoro, l’ancien patron de la ville, après que le corps de l’évangéliste Marc a été rapporté d’Alexandrie par deux marchands de la ville. C’était en 828, 18 ans seulement après que le siège de la ville a été fixé dans les îles réaltines, l’actuelle ville de Venise. Ce fut d’abord une simple chapelle attenante à l’église San Teodoro, qui subsista dans un premier temps, puis une simple église, en 832, toujours à côté de l’ancienne. Mais en 976, la nouvelle église fut détruite par un incendie. C’est en 1063 que ces deux églises furent abattues pour laisser place à la Basilique, consacrée en 1094. Cette basilique est de style byzantin.

Sur cette fresque, on voit Le corps de Saint Marc vénéré par le Doge par Sebastiano Ricci et Leopoldo Del Pozzo...

Ici, c'est Le corps de Saint Marc reçu à Venise, par Pietro della Vecchia...

Au-dessus de l'entrée principale, c'est Le Jugement dernier par Lattanzio Querena... Les mosaïques de la façade datent des XVIIème et XVIIIèmes siècles...

Sur la loggia dei cavalli, les chevaux de Saint Marc, on a une vue magnifique sur la piazzetta et la piazza…

A droite, c'est la Tour de l'Horloge, réalisée entre 1496 et 1506. L'horloge indique les heures, les phases de la lune et le zodiaque. Au-dessus de l'horloge, la niche abrite une statue de la Madone. De chaque côté, il y a deux petites portes d'où, à l'occasion de l'Epiphanie et de l'Ascension, des statues des Mages sortent au battement des heures et, accompagnés d'un ange, s'inclinent devant la Madone...

A gauche, derrière le Campanile, ce sont les Procuratie Nuove, qui abritent plusieurs musées, que l'on visitera cet après-midi, à partir de l'entrée du musée Correr, en face, que Napoléon fit construire en remplacement de l'église San Geminiano... Et à droite, ce sont les Procuratie Vecchie, qui ont longtemps été fermées au public, mais que l'on peut maintenant visiter...

Tintoretta

On voit les terrasses des cafés Lavena et Quadri !

Pepe Roncino

Oui, cette Loggia dei Cavalli est le meilleur endroit pour voir toute la place Saint-Marc... Et aussi pour voir la piazzetta Saint Marc sur la gauche...

Tintoretta

On a vraiment une vue magnifique sur la piazzetta et la piazza San Marco...

Pepe Roncino

On voit aussi la piazzetta dei Leoncini, sur le côté droit, à côté de la Tour de l’Horloge…

Tintoretta

Et on voit très bien aussi le Campanile !

Pepe Roncino

Il est temps de redescendre au pied du campanile...

Tintoretta

On va déjeuner ?

Pepe Roncino

Oui, à l'intérieur du Café Florian...

Nous voici devant le Café Florian… ça fait partie de la visite de la piazza San Marco. Florian était le prénom du fondateur du café, en décembre 1720. Au début, le café s’appelait La Venezia Trionfante, « La Venise triomphante. » Ce sont ses clients qui, en prenant l’habitude de l’appeler ainsi, lui firent changer de nom. Parmi les premiers habitués, il y eut Goldoni et Casanova. Jean-Jacques Rousseau aussi lorsqu’il était secrétaire de l’Ambassade de France. Il y eut ensuite, dans les années 1830, George Sand et Alfred de Musset, puis Balzac, lors de leurs séjours respectifs au Danieli.

Balzac décrit très bien, dans ses récits d’Italie, le rôle que jouait le café Florian à cette époque : « Le café Florian est à Venise une indéfinissable institution. Les négociants y vont faire leurs affaires et les avocats s’y donnent rendez-vous pour traiter leurs dossiers. Le Florian est à la fois une Bourse, un foyer de théâtre, un cabinet de lecture, un cercle, un confessionnal… il convient si bien à la simplicité des affaires du pays que les dames vénitiennes ignorent complètement le genre d’occupation de leurs maris car ils s’y rendent même pour écrire une simple lettre". Théophile Gautier, qui séjourna dans cet îlot même, à l’angle du campo San Mose, au milieu du XIXème siècle, y lisait le Journal des débats, le seul journal français autorisé dans les Etats despotiques...

Je vais te raconter l'histoire du Bocolo, qui est liée à la fête de San Marco, commémorée le 25 avril.

En 865, au tout début de la République de Venise, Maria, la fille du Doge Orso Ier Partecipazio, partageait un grand amour avec un jeune homme d'origine modeste appelé Tancredi. Le Doge n'approuvait pas cette relation et empêchait les jeunes amoureux de se voir. Désespérée, Maria se résolut de demander à Tancredi de partir combattre les Turcs afin que la gloire conquise sur les champs de bataille lui permette de se rendre digne de sa main aux yeux du Doge. Tancredi montra tellement de zèle et de courage que sa valeur fut connue de tous à Venise, et que le père de Maria consentit enfin qu'à son retour, Tancredi pourrait épouser sa fille. Aussitôt, celle-ci envoya un messager retrouver Tancredi pour lui demander de revenir au plus vite. Lorsque ce messager, Orlando, arriva sur l'île de Corfou où l'armée de Venise livrait bataille contre les Turcs, on lui apprit que Tancredi venait de tomber de son cheval. Orlando accourut et trouva Tancredi allongé sur une roseraie blanche. Le sang coulait en abondance... Tancredi reconnut Orlando car c'était lui, page au palais des Doges, qui favorisait les rencontres entre les deux amoureux. Malgré sa blessure mortelle, il trouva la force de lui demander des nouvelles de Maria. Orlando lui répondit qu'elle se portait bien et qu'elle l'aimait toujours. Tancredi saisit alors une rose tachée de son sang et demanda à Orlando de la rapporter telle quelle à Maria... Lorsqu'Orlando pénétra dans les appartements de Maria, cette rose ensanglantée à la main, celle-ci comprit immédiatement que le drame qu'elle redoutait tant était survenu.... Le lendemain matin, 25 avril 866, le Doge, qui venait d'apprendre le décès de Tancredi, trouva sa fille allongée sur son lit, une rose rouge sur son sein...

Depuis ce jour, en hommage à ce message d'amour, le 25 avril, les Vénitiens offrent un bouton de rose rouge à leur fiancée, un bocolo en vénitien, un bocolo de rosa rossa...

On va maintenant visiter les Procuratie Nuove, qui se trouvent au-dessus du café Florian. Pour cela, on entre par le musée Correr, au bout de la place, en face de la Basilique, qui communique avec toute l’aile des Procuratie Nuove et l’aile du palais qui donne sur la piazzetta, en face du palais des Doges. Ces anciens appartements des procurateurs abritent maintenant le musée archéologique et la libreria Sansoviniana……

Ici, c'est une collection illustrant certaines oeuvres d'Antonio Canova...

Tintoretta

Ah oui ! On avait vu ses monuments funéraires à la Basilique des Frari !

Pepe Roncino

Ici, c'est la statue d'Orphée, une des sculptures de Canova qui ornent le musée...

Tintoretta

Un beau plan de Venise !

Pepe Roncino

On traverse les salles du musée archéologique puis celles de la Bibliothèque Marciana...

Tintoretta

Une autre belle carte de Venise !

Pepe Roncino

Dans cette salle, on trouve des représentations emblématiques de Venise, comme Les Forces d'Hercule...

Tintoretta

Ah oui, on avait vu un tableau de Gabriel Bella sur Les Forces d'Hercule au musée Querini Stampalia... En fait, ce sont surtout ceux en bas qui doivent être forts ; ceux en haut doivent surtout être acrobates...

Pepe Roncino

En effet ! Ici, ce sont les Castellani qui effectuent cette épreuve physique...

On termine notre tour par la visite des appartements de l'ancien palais royal, construit sur ordre de Napoléon, et qui fut habité notamment par l'impératrice Sissi durant la domination autrichienne...

Ici, c'est la Salle Ovale, qui était la salle à manger...

Tintoretta

On dirait que c'est ici la vraie salle à manger !

Pepe Roncino

En tout cas, ici, c'est la salle de bal !

Tintoretta

Oh ; magnifique ; ça donne envie de danser !

Pepe Roncino

On va maintenant visiter les Giardini Reali, les Jardins Royaux, qui se trouvent derrière ce palais royal...

Tintoretta

Un jardin très fleuri !

Pepe Roncino

Ce jardin est entouré presque complètement par le rio dei Giardinetti.

Tintoretta

C’est presque un petit îlot !

Pepe Roncino

Oui, il a simplement été asséché sous la Zecca, l’Hôtel de la Monnaie, où était frappée le zecchino, le sequin, la monnaie de l’Etat vénitien. Un pont levis permet d’accéder aux Procuratie Nuove.

Pour poursuivre notre visite de l’îlot, on passe donc au-dessus d’un pont. Autrefois, ce rio que l’on traverse rejoignait le rio Orseolo que l’on verra tout à l’heure…

Tintoretta

On ne change pas d'îlot alors ?

Pepe Roncino

Non, car ce rio disparaît sous l'aile napoléonienne où se trouve l'entrée du musée Correr, en face de la Basilique. En passant sous les arcades de cette aile napoléonienne, on aurait pu rejoindre le campo San Moise, que l'on va voir dans quelques instants, sans traverser de pont...

On longe la Capiteneria di Porto….

Ou plutôt l'ancienne Capiteneria di Porto, la nouvelle est à Dorsoduro...

On va jusqu’au bout de cette fondamenta delle Farine. On prend à droite la calle dei 13 martiri… On arrive sur le campo San Moïse…

Cette église fut fondée au VIIIème siècle et consacrée à Moïse vers le milieu du IXème siècle. Elle fut reconstruite dans la première moitié du XIIème siècle. Mais l’édifice actuel date du milieu du XVIIème siècle. La façade est l’œuvre d’Alessandro Tremignon….

On y trouve une toile du Tintoret, La lavanda dei piedi, l’épisode du lavage des pieds par Jésus, une de ses dernières œuvres, à laquelle contribua son fils Domenico… Cette toile se trouve dans la chapelle du Sacrement, à gauche du presbytère...

Tintoretta

Les deux personnages en prière en bas à gauche ne semblent pas peints du même pinceau.

Pepe Roncino

En effet, on pense qu'ils l'ont été par Domenico...

On sort de l’église et on prend la salizzada San Moïse… Puis à gauche la Frezzeria… Au bout de celle-ci, en prenant à droite, on rejoint la fondamenta Orseolo, qui longe le rio Orseolo. Ce rio Orseolo se termine dans le bassin Orseolo, où stationnent toujours plein de gondoles….

On va à droite et on se retrouve tout de suite sur la place Saint Marc…

Tintoretta

Cet îlot est le plus beau, surtout grâce à la place Saint Marc, mais pas seulement.

Pepe Roncino

Tu as raison. Le campo San Zulian, le jardin et l’église San Moïse méritent aussi une petite visite. Et on n'a pas encore fini la visite : on la poursuit par la visite rapide des Procuratie Nuove, qui se trouvent en face des Procuratie Vecchie, que l'on a visitées tout à l'heure...

On redescend pour visiter l'intérieur du café Lavena...

Tintoretta

C'est ici qu'il y avait un casino à la vénitienne ?

Pepe Roncino

Tout à fait : je t'en avais parlé dès le 3ème jour !

Tintoretta

Oui, sur le campo San Barnaba...

Pepe Roncino

On va dîner ici dès maintenant...

Après ce dîner léger dans le café de Richard Wagner, on repasse sous la Tour de l'Horloge...

Regarde sous ce portique à gauche !

Cette sculpture représente Lucia Rossi, appelée "la vieille au mortier", car elle fit tomber de sa fenêtre un gros mortier de pierre sur les conjurés de Baiamonte Tiepolo qui fuyaient l'armée fidèle au doge qui avaient repoussé leur tentative de coup d'Etat. Elle tua sur le coup le porte-drapeau de Baiamonte Tiepolo. On était le 15 juin 1310, comme indiqué sous la sculpture...

Tintoretta

Ah oui ; c'est l'histoire que tu m'avais racontée sur le campo Sant'Agostin !

Pepe Roncino

En effet ! On traverse de nouveau le campiello et le campo San Zulian... On passe sous ce sottoportego à gauche... On arrive dans la corte Lucatello...

Tintoretta

Un beau petit capitello !

Pepe Roncino

On s'asseoit ici, en face de la vera da pozzo et je te raconte l'histoire de la Donna Bianca, la Dame Blanche...

Tintoretta

Chouette ! Ce sera le Racconcino 16 !

On était en pleine période de sécheresse. Il était interdit de prendre trop d’eau du puits. On disait que des sorcières dérobaient l’eau pendant la nuit. Une nuit, un barcaiolo – un rameur, comme celui des Maravegie le premier jour - passant près du puits, eut soif et décida de descendre le seau, contrevenant ainsi à l’interdiction, lorsqu’il aperçut sortir de l’ombre une signora vêtue de blanc.

Il eut subitement peur, en se rappelant ce qu’on racontait : peut-être était-ce une des féroces sorcières qui veillaient la nuit près du puits ! Il décida de se dépêcher mais le seau était arrivé au fond du puits et battait contre les parois en faisant un bruit métallique : il n’y avait pas assez d’eau ; il valait mieux rejoindre rapidement sa maison.

Mais la signora Bianca lui dit : « n'aies pas peur ; je ne suis pas une sorcière et pourtant je pressens que si tu ne retournes pas chez toi avant l’aube, il t’arrivera quelque chose d’étrange ! Le barcaiolo, apeuré, menaça la signora pour qu’elle s’en aille et continua, avec ténacité, à chercher à atteindre l’eau du puits. La Bianca Signora pourtant continuait à le prier d’abandonner l’entreprise, ajoutant que l’aurore arrivait et que bientôt il serait survenu quelque chose : « vas-t-en, vas-t-en !» le suppliait-elle.

Le barcaiolo, après quelques autres vaines tentatives pour tirer le seau, qui était toujours vide, était sur le point de renoncer lorsqu’un homme surgi du sottoportego, sans dire un mot, l’agressa par derrière en le frappant avec un long couteau. Le barcaiolo tomba en hurlant et en tombant montra son visage. L’assaillant était sur le point de le frapper une seconde fois mais il arrêta son geste : ce n’était pas l’homme qu’il voulait poignarder. Il laissa tomber son couteau et s’enfuit, laissant le barcaiolo étendu à terre à côté du puits.

La signora Bianca se rapprocha de lui, prit le couteau couvert de sang et, en se penchant au-dessus du puits, y fit tomber trois gouttes de sang. Alors, un miracle survint : l’eau se mit à monter du puits jusqu’à déborder. La signora prit son mouchoir, le trempa dans l’eau et s’en servit pour nettoyer les plaies du barcaiolo, qui commença tout de suite à reprendre ses esprits. Il regarda la signora Bianca dans les yeux : « cette femme est très belle » pensa-t-il , « elle semble un ange et pourtant, elle a un regard triste ». Il essaya de se redresser, en s’appuyant sur le bord du puits. Il y réussit difficilement et se rendit compte alors que le puits était rempli d’eau, limpide et pure. Il sentit dans son dos la douce voix de la signora in bianco qui murmura : « à partir de maintenant, la sécheresse est finie ; il y aura de l’eau en abondance pour tous ». Le barcaiolo se retourna pour sourire et remercier la signora mais derrière lui, il n’y avait plus personne.

Pendant ce temps, le ciel s’éclaircissait ; l’aube était sur le point d’arriver. A l’intérieur des fenêtres fermées qui donnaient sur la cour, les gens dormaient encore. Le seau naviguait sur l’eau. Accentuée par la perte de sang, la soif se fit sentir encore plus fort ; le barcaiolo remplit le seau et commença à boire de grandes gorgées. Tout à coup, une des fenêtres s’ouvrit et une femme apparut, qui au bout de quelques instants se mit à lui hurler dessus en le menaçant : « arrête ! que fais-tu ? t’es en train de nous voler l’eau ! Je t’envoie tout de suite mon mari, qui te le fera payer à coups de bâtons » !

« Il sera dit que je ne pourrai pas boire de l’eau en paix », pensa le barcaiolo en posant le seau. « Ma chère dame », dit-il, « regardez toute l’eau qu’il y a maintenant dans le puits ». Pendant ce temps, un portail du sottoportego s’ouvrit et en sortit en courant un homme armé de bâton. Le barcaiolo ne se décomposa pas ; il sourit au contraire et dit à l’homme : « regarde toute l’eau que vous avez dans le puits ! ». L’homme s’arrêta et regarda le puits incrédule : il n’y avait jamais eu autant d’eau dans le puits, de mémoire d’homme. Il posa le bâton, s’avança au bord du puits et remplit lui aussi son seau, et but à grandes gorgées. Pendant ce temps, la lumière du jour était arrivée ; quelques fenêtres s’étaient ouvertes et quelques personnes s’étaient montrées. « Qu’est-ce que c’est que cette histoire » ? dit l’homme au barcaiolo.

« Un mystère en effet… » lui répondit le barcaiolo… « Il semble vraiment que la sécheresse soit terminée… A propos, connaissez-vous par hasard une femme très belle vêtue de blanc ? L’homme se sécha la bouche et répondit : « ah, j’ai compris » et il raconta au barcaiolo une histoire vieille de cent ans, une histoire douloureuse qui parlait d’une femme tuée par son amant jaloux, au point qu’il avait été capable de blesser et tuer beaucoup d’hommes qui s’étaient approchés d’elle jusqu’à ce que, pour guérir de sa jalousie, il décida de tuer la femme qu’il aimait et de murer son corps, vêtu de blanc, justement dans ce puits, qu’on était alors en train de construire.

« Vous l’avez vue » ? demanda l’homme au barcaiolo. « Oui, je l’ai vue » répondit le barcaiolo et il n’ajouta rien d’autre...

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