Le Voyage en Gondole : 56ème et 57ème jours

Pepe Roncino fait découvrir à Tintoretta les deux plus beaux îlots du sestiere de Castello et lui raconte de belles histoires...

Emeric Cristallini

3/12/202626 min temps de lecture

56ème jour : San Martino

Pepe Roncino

On prend le rio de la Tana sur la droite… On passe derrière l’église San Biagio… et on se retrouve quelques instants dans le bassin de San Marco… On prend le rio dell’Arsenale tout de suite à droite… Et on s’arrête sur le campo dell’Arsenale.

Tintoretta

On va être bien ici ! Il y a des arbres et un peu de pelouse !

Pepe Roncino

Oui, et une belle vue sur l’entrée de l’Arsenal !

Tintoretta

Au milieu des deux tours carrées ?

Pepe Roncino

Oui, c’était l’entrée d’eau de l’Arsenal. A gauche, c’est l’entrée terrestre.

Tintoretta

Les statues des lions sont impressionnantes !

Pepe Roncino

Oui, celles à l’extrême droite et à l’extrême gauche ont été rapportées d’Athènes lors de la reconquête de la Morée, dans le Pélopponèse en 1687. C’est aussi à ce moment-là que furent érigées les statues de Neptune, de Mars et de la Justice, de droite à gauche. Regarde à droite du portail ! C’est un buste de Dante Alighieri, qui visita l’Arsenal en août 1321. Il était alors ambassadeur de Guido Novello da Polenta, seigneur de Ravenne….

Au bout de la fondamenta di fronte l’Arsenale, qui porte bien son nom, on arrive devant l’église San Martino….

Cette église aurait été fondée entre le VIIème et le VIIIème siècle mais le premier édifice fut détruit pour être reconstruit, en style Renaissance, de 1546 à 1610, sur les plans du grand architecte, Jacopo Sansovino, dont on a déjà parlé…

Tintoretta

Ah oui, c’était le deuxième jour !

Pepe Roncino

Oui ; on avait vu la calle où il a vécu, la calle Pometti… La façade a été refaite en 1897 par Domenico Rupelo, qui a quand même conservé le portail de Sansovino. Le reste de l’église a été restauré en 1973…

L’église est dédiée à Saint Martin, qui fut l’apôtre des Gaules au IVème siècle. Entrons !

La décoration intérieure date essentiellement du XVIIIème siècle... Comme, par exemple, celle du maître-autel : Fabio Canal a représenté au plafond La gloria del Santissimo Sacramento...

La toile sur la droite, qui représente L'offerta di Melchisedech, est également l'œuvre de Fabio Canal...

On aperçoit à droite la chapelle de la Pietà, décorée par un retable du XVIIème siècle...

A côté, au-dessus de la porte latérale qui donne sur la fondamenta del Piovan o Erizzo, on peut admirer le monument funéraire dédié au Doge Francesco Erizzo. Cette sculpture en marbre fut réalisée par Matteo Carmero en 1633...

A côté, c'est la chapelle des calafati, c'est à dire des calfats, les ouvriers qui bouchaient les interstices de la coque d'un navire pour le rendre étanche...

Tintoretta

Ils travaillaient tout près ; on comprend qu'ils avaient leur chapelle dans cette église.

Pepe Roncino

En effet ! La tradition voulait que l'Amiral, une fois nommé, se rende dans cette église pour une messe spéciale dédiée aux marins. San Foca, un martyr chrétien du IIIème siècle, étant le saint protecteur des marins, est représenté sur le retable réalisé en 1865 par Maria Santini, en compagnie de San Marco et de la Sainte Famille...

La chapelle à côté est consacrée à Sainte Cécile...

Le retable, réalisé au XVIIème siècle par Giovanni Segala, représente Sainte Cécile en compagnie de San Lorenzo Giustiniani, qui fut évêque de Castello au début du XVème siècle... A gauche du reytable, est représenté San Giuseppe e il Bambino...

Tintoretta

En-dessous de l'orgue, il y a une Cène...

Pepe Roncino

Oui ; cette Ultima Cena a été réalisée par Gerolamo da Santa Croce en 1549...

Avant de sortir, voyons la chapelle de Santa Filomena, une martyre du début du IVème siècle, originaire de Corfou...

Sur le retable de Cosroe Dusi, réalisé au XIXème siècle, Santa Filomena est représentée entre Santa Lucia et Sant'Agata, qui ont vécu à la même période...

Tintoretta

Et San Martino ?

Pepe Roncino

San Martino, on le trouve au plafond ! La fresque de Jacopo Guarana représente La Gloire de San Martino...

San Martino est représenté aussi sur un bas-relief au-dessus de la porte d'entrée de la Scoleta de San Martino...

San Martino, qu'on devrait plutôt appeler Saint Martin car il fut évêque de Tours, est généralement représenté à cheval. En effet, il était soldat de la garde impériale à cheval, lorsqu'il rencontra un pauvre grelottant et lui donna la moitié de son manteau, celle qui lui appartenait, l'autre moitié appartenant à l'Empire romain. La nuit suivante, il vit le Christ vêtu de la moitié du manteau qu'il avait donné. Par la suite, alors qu'en plein automne, il voyageait sur son cheval, les arbres et les fleurs refleurirent à son passage. C'est l'origine de ce que l'on appelle l'été de la Saint Martin, lorsqu'il fait un temps estival en automne. Surtout le 11 novembre, jour de la Saint Martin, une fête très populaire à Venise. Ce jour là, les enfants se promènent dans les ruelles en tapant sur des couvercles et des casseroles avec de grandes cuillers en bois pour obtenir une petite pièce. Ils ne font pas que du bruit, ils chantent aussi parfois une comptine vénitienne en l’honneur de Saint Martin, surtout lorsqu’ils entrent dans les bars ou les boutiques. Autrefois, la Saint Martin à Venise était le jour du renouvellement des contrats de location, d’où l’expression « far Samartin, faire Saint Martin, c’est-à-dire déménager...

Tintoretta

Une belle histoire ! L'été de la Saint Martin, c'est ce qu'on appelle aussi l'été indien...

Pepe Roncino

Tout à fait ! Et j'ai effectivement connu des 11 novembre estivaux à Venise, avec des biscuits spéciaux pour cette occasion...

On va maintenant sur le côté gauche de l'église...

Tintoretta

Un très beau capitello !

Pepe Roncino

Oui, il s'insère bien dans les briques...

Tintoretta

Un bel angoletto !

Pepe Roncino

Oui, on est sur le campiello de la sacrestia... On prend la calle de l'Arsenal... Et on se retrouve de nouveau sur le campo de l'Arsenal...

Tintoretta

Ce campo est vraiment magnifique, ave la vue sur le portail majestueux et avec un peu de verdure...

Pepe Roncino

Oui, pour en profiter on va déjeuner ici !

Tintoretta

Chouette ! Une belle terrasse !

Pepe Roncino

Oui, le long du rio de l'Arsenal...

Cet îlot est un des deux îlots, que l'on appelait les Gemini, car ils étaient habités par des marins qui se vouaient au culte des jumeaux Dioscuri.... Dans la Venise originelle, celle de la fondation, entre le Vème et le IXème siècle, il y avait six archipels : celui d'Olivolo, englobant l'actuel San Pietro di Castello ; les Gemini ; Rivoalto qui correspond à pêu près à l'actuel sestiere de San Marco ; Luprio qui englobait San Giacomo dall'Orio et en face San Marcuola ; Canaleclo autour du canal de Cannaregio et Dorsoduro, qui correspond à peu près à l'actuel Dorsoduro mais un peu moins étendu à l'ouest...

C'est pourquoi l'église que l'on a visitée s'appelle San Martino de Geminis... Même si les Vénitiens l'appellent en général San Martin...

57ème jour : San Giovanni in Bragora

Pepe Roncino

Aujourd’hui, on va visiter un grand îlot, San Giovanni in Bragora, qui se trouvait dans ce qu’on appelait autrefois les îles Gemini, les îles jumelles… On prend le rio dell’Arsenale à droite… On rejoint le bassin de San Marco… On prend à droite le rio Cà di Dio… Puis, au bout, à gauche, le rio di San Martino… Dans le prolongement, on se retrouve dans le rio di San Ternità à droite… Au bout, on tourne à gauche pour prendre le rio di Celestia… On s’arrête juste après le ponte del Suffragio o del Cristo, sur le campo San Ternità.

Tintoretta

On va être juste à côté d’une petite fontaine !

Pepe Roncino

Oui, on sera bien sur cette place tranquille…. On va d’abord voir le plus beau sottoportego de Venise, celui de la corte Nuova…

Mais d’abord, je vais te montrer une autre cour…

On prend la calle del campaniel… A gauche, le sottoportego del caffetier…

Tintoretta

Oh ! J'adore cette cour !

Pepe Roncino

Oui ; une vraie cour d'habitation !

On retourne sur la calle del Campaniel, qui se prolonge légèrement sur la droite par la calle delle vida, puis la calle dell’olio… On prend à droite la salizzada San Francesco… Puis à gauche la salizzada san Giustina… Puis encore à gauche la calle Zorzi...

Au-dessus de l'entrée du sottoportego de la corte nova, il est écrit que ce lieu fut protégé de la mortalité dominante (surtout pendant la peste de 1630) et des bombes de la première guerre mondiale...

Tintoretta

On ne sait pas si les habitants de la corte nova ont été protégés du covid-19 ?

Pepe Roncino

Non, je l'ignore... En tout cas, la pierre rouge que tu vas voir sur le sol indique l'endroit où la peste de 1630 s'est arrêtée...

Attention : il ne faut pas marcher sur cette pierre ! Cette pierre protège mais à condition qu'on ne la piétine pas. Si on pose le pied dessus, on s'expose à des infortunes...

Comme on peut le lire dans Misteri di Venezia d'Alberto Toso Fei, on raconte que durant la peste de 1630, Giovanna, une habitante de la corte nuova, avait exhorté les autres habitants de la cour à se mettre sous la protection de la Madonna et à ne rien craindre. Pour les y aider, elle décida de peindre une toile représentant la Vierge Marie et les Saints Roch, Sebastiano e Giustina et de placer ce tableau dans le sottoportego. L'épidémie de peste se serait arrêtée juste à la hauteur de cette toile. Celle-ci ne s'y trouve plus aujourd'hui. Elle a été remplacée par une image de la Vierge...

Tintoretta

C'est comme une petite chapelle !

Pepe Roncino

Pour les Vénitiens, c'est une petite chapelle et la pierre rouge se trouve au pied de celle-ci, car en passant devant le tableau de la Vierge, la peste tomba inerte sur le sol...

Tintoretta

Quand on s'arrête devant la chapelle, il faut bien faire attention de ne pas poser le pied sur la pierre rouge...

Pepe Roncino

C'est vrai que ça ne doit pas être facile de l'éviter mais à mon avis, on doit pouvoir y poser un genou. Le genou ne serait pas vecteur du mal comme le serait un pied...

Le tableau de Giovanna a disparu mais de nouveaux tableaux furent accrochés dans ce sottoportego pour raconter le miracle. Sur le premier, on voit un prêtre qui distribue la communion alors que l’épidémie frappe Venise...

Sur le deuxième, on voit les habitants de la Corte Nuova qui se trouve au bout de ce sottoportego qui prient la Madonna della Salute, entourée de Saint Roch et de San Sebastiano....

Tintoretta

On retrouve Saint Roch le guérisseur des pestiférés.

Pepe Roncino

Oui et la Madonna della Salute, la Vierge Marie en tant que protectrice de la santé à laquelle sera dédiée la Basilique de Dorsoduro à la fin de l’épidémie. Sur le troisième tableau, la Madonna intercède auprès de Jésus Christ son fils pour les habitants de la cour...

Dans le quatrième, l’épidémie est vaincue, grâce à l’aide divine...

Il y a aussi un tableau en face de l'image de la Madonna...

Nous voici dans la corte nova !

Je vais te montrer à gauche une autre curiosité : la casa di Bianca Neve ; la maison de Blanche Neige…

Tintoretta

Elle est toute petite ! C’est plutôt la maison des sept nains !

On repasse sous le sottoportego pour rejoindre la salizzada San Giustina…

Regarde cette statue de la Vierge à l’angle avec le ramo San Francesco !

Tintoretta

L’ombrelle la protège bien du soleil !

On poursuit par la calle del murion… pour voir au bout la corte de la Borsa…

Regarde ! On voit le campanile de San Francesco della Vigna !

Et aussi ce très beau capitello...

Tintoretta

Oh oui ; très coloré !

On retourne sur nos pas pour prendre à gauche la salizzada San Francesco…

On poursuit par la salizzada de le Gate…

Mais on fait tout de suite un petit détour par la calle de l’ogio pour voir la cortesela de la vida…

D’abord, regarde à gauche le sottoportego Erizzo…

On voit les armoiries d'Antonio Rizzo qui possédait des maisons dans cette zone...

On poursuit par la calle d’Ogio… et on prend à gauche le ramo de la Vida pour arriver dans la corte de la Vida…

Puis dans la cortesela de la Vida…

On rejoint la calle de la Vida et on poursuit par la calle del Campaniel qui nous conduit au campo San Ternita, où on va faire une petite pause dans notre gondole…

On retourne maintenant sur la salizzada de le Gate…

Au bout de la salizzada, à gauche, se trouve la corte del Cristo…

Tintoretta

Une petite cour tranquille...

On arrive sur le campo de le Gate où vécut le grand écrivain Ugo Foscolo, de 1792 à 1797…

On va déjeuner dans cette osteria...

Tintoretta

Chouette ! On va bien profiter de la place...

Après ce bon repas, on traverse le campo pour prendre le rielo del Furlan… puis à droite la calle dei Furlani qui nous conduit à la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni…

La Scuola di San Giorgio degli Schiavoni est une des plus belles de Venise.

Tintoretta

C’était une des six grande Scuole ?

Pepe Roncino

Oui. Elle fut fondée à la fin du XVème siècle par les dalmates de Venise. La Dalmatie, qui correspondait à peu près à l’actuelle Croatie, fut le premier territoire non italien conquis par la République de Venise.

Tintoretta

Pourquoi Schiavoni alors et pas Dalmazie ?

Pepe Roncino

Parce qu’en vénitien, on disait schiavoni pour les dalmates. On retrouvera ce nom de schiavoni sur le quai qui longe le bassin de San Marco de notre îlot jusqu’au palais des doges. Entrons dans cette scuola ! Elle est décorée, depuis le début du XVIème siècle, par des toiles de Vittore carpaccio illustrant la vie de trois saints dalmates : Saint Georges, Tryphon l’enfant et Jérôme le sage ; pour peindre ces toiles, Carpaccio s’est inspiré de La Légende dorée de Jacques de Voragine, que je t’ai déjà cité….

Regarde ce tableau de Saint Georges et le dragon !

Saint Georges était originaire de la Cappadoce, région de l’actuelle Turquie. Il était tribun dans l’armée romaine. Au cours d’un voyage, il se retrouva par hasard au bord d’un étang près de Silène, dans l’actuelle Libye. Dans cet étang, habitait un dragon effroyable qui épouvantait la population et empoisonnait de son souffle tous ceux qui se trouvaient à sa portée. Pour apaiser sa fureur, les habitants lui offraient des brebis et même, lorsqu’il n’y eut plus de brebis, des jeunes gens tirés au sort. Le jour où Saint Georges arriva au bord de l’étang, il trouva en larmes la fille unique du roi, que le sort avait désigné comme la prochaine victime du dragon. Elle l’exhorta à fuir pour ne pas être dévoré comme elle par le dragon. Elle lui expliqua pourquoi elle était là en pleurs et pourquoi il était dangereux pour lui de rester. Le dragon sortit alors sa tête de l’eau ; Georges remonta sur son cheval et se recommanda à Dieu et, brandissant sa lance, fit au dragon une blessure qui le renversa sur le sol. Georges dit alors à la jeune fille : « mon enfant, ne crains rien, et lance ta ceinture autour du cou du dragon ! ». La jeune fille fit ainsi, et le dragon, se redressant, se mit à la suivre comme un petit chien. Georges accompagna la jeune fille jusqu’à Silène mais en voyant le dragon, les habitants commençaient à s’enfuir. Georges leur fit signe de rester et leur dit : « soyez sans crainte, car le Seigneur m’a permis de vous délivrer des méfaits de ce monstre ! Croyez au Christ, recevez le baptême, et je tuerai votre persécuteur ! ».

Le roi et tout son peuple se firent baptiser ; c’est ce qui est représenté sur ce tableau : Saint Georges baptise les gentils

Alors Saint Georges, tirant son épée, tua le dragon ; c’est ce que l’on voit sur cet autre tableau : Le Triomphe de Saint Georges…

Le deuxième saint protecteur de la Dalmatie est Saint Tryphon, né en Asie mineure, que l’on voit ici libérant du démon la fille de l’empereur Gordien : Le miracle de Saint Tryphon

Tintoretta

On voit un chien un peu bizarre...

Pepe Roncino

Ce chien ailé représente le démon qui est sorti du corps de la fille de l'empereur Gordien...

Tintoretta

Gordien était un empereur romain ?

Pepe Roncino

Oui, de 225 à 244....

Le troisième saint est Saint Jérôme, qui lui était né en Dalmatie. Jérôme était un érudit, qui préférait lire Cicéron et Platon plutôt que les Saintes Ecritures. Comme le raconte Jacques de Voragine, il fut pris un jour d’une fièvre subite qui le porta aux portes de la mort, devant le tribunal de Dieu. Interrogé sur sa condition, il répondit qu’il était chrétien. Mais le juge répliqua : « tu mens, tu n’es pas chrétien, mais cicéronien ! ». Jérôme promit alors de ne plus jamais lire de livres profanes et de se consacrer à l’étude des saintes écritures. Il tint ses promesses : il traduisit la Bible en latin et répartit les épîtres et les évangiles pour tous les dimanches de l’année. Il s’illustra aussi par l’épisode du lion blessé qui pénétra un jour dans le monastère et auquel Jérôme ôta l’épine de la patte, qui était à l’origine de sa blessure : c’est ce qui est représenté sur ce tableau à droite : Le miracle du lion…

Continuons la visite au premier étage...

Dans la salle capitulaire, on retrouve Saint Georges : sur le retable, Saint Georges tuant le dragon... et au plafond Saint Georges est représenté par Giovanni da Bastia, une œuvre réalisée en 1604...

Et il y en a un aussi sur le côté droit...

Il est d'ailleurs entouré de Saint Jérôme et Saint Tryphon...

Tintoretta

Les trois saints de cette Scuola.

Pepe Roncino

Voilà ! C'est la synthèse de la visite...

A côté de la Scuola, se trouve l'église Saint Jean des Chevaliers de Malte...

On peut visiter le cloître adjacent…

On prend maintenant la fondamenta dei Furlani, les friulani, c’est-à-dire les habitants du Frioul… On arrive devant l’église Sant’Antonin, que l’on va visiter…

Comme on peut le lire, la fondation de cette église remonterait, selon la légende, au VIIème siècle, constituant, avec San Martino et San Giovanni in Bragora, un des noyaux de la formation originaire de Venise sur les îles de Gemini dont je t'ai parlées hier...

Tintoretta

Le plafond est très beau !

Pepe Roncino

Oui ; il représente la rencontre de Saint Sabas et Saint Antoine. En réalité, ils n'ont pas pu se rencontrer : Saint Antoine l'ermite est mort en 356 tandis que Saint Sabas est né en 439...

La chapelle principale contient surtout deux très belles toiles : à gauche, Le Jugement Universel, réalisé en 1661 par Giuseppe Enz...

Et à droite, La sortie de Noé de l'Arche, réalisé au XVIIème siècle par Pietro Della Vecchia...

A droite de la chapelle principale, on a une statue de la Madonna con putto, d'Orazio Marinali, qui date du XVIIIème siècle...

Tintoretta

Oh ; très belle statue !

Pepe Roncino

Oui et l'autel aussi est magnifique, notamment les colonnes !

Il y a aussi une autre très belle chapelle : la chapelle de Saint Sabas...

On y trouve les reliques de Saint Sabas. Le retable, représentant La Pietà, est de Lazzaro Bastiani. Sur les côtés, des toiles de Palma Le Jeune racontent les Storie di Santa Saba...

On poursuit par la salizzada Sant’Antonin…

On passe devant la boutique où j’achète chaque année mon calendrier…

On arrive sur le campo Bandiera e Moro, appelé aussi San Giovanni in Bragora, où se trouve l’église éponyme…

Cette église existait dès le XIème siècle. Peut-être même dès 829 si l'on en croit la légende. C'est en effet une des huit églises fondées par San Magno. A San Salvador, je t'avais dit qu'il avait fait bâtir une église dédiée à Saint Jean Baptiste, là où il vit se poser une compagnie de grues, comme Dieu le lui avait ordonné. Ou que Saint Jean Baptiste lui ordonna...

Tintoretta

Oui ; je me souviens. Mais pourquoi "in Bragora" ?

Pepe Roncino

On n'est pas sûr de l'origine de ce nom. Il proviendrait du terrain sur lequel fut construite l'église : "brago" signifiant "fango", boue en français et "gora" signifiant "bacino", bassin en français. Un terrain boueux donc ; une sorte de marécage. Mais ce nom pourrait aussi dériver du verbe antique "bragolare", qui signifiait "pêcher". Ou alors de la région orientale où se trouvaient les reliques de Saint Jean Baptiste...

L'église fut restaurée au XIIème siècle et reconstruite en 1475. . Le style de sa façade est de transition entre le gothique et le Renaissance. Entrons !

Le retable du maître-autel représente Il Battesimo di Cristo de Gianbattista Cima da Conegliano, réalisé en 1492-1494. On y voit Saint Jean Baptiste, à droite, baptiser Jésus.

Voyons aussi la belle chapelle de San Giovanni Elemosinario...

Tintoretta

On avait visité l'église éponyme de Saint Jean l'Aumônier dans l'îlot de San Giacomo di Rialto.

Pepe Roncino

Cette chapelle contient ses reliques parvenues à Venise en 1247. Le retable de Jacopo Marieschi, réalisé au XVIIIème siècle, représente Saint Jean dispensant l'aumône.

Au-dessus de la porte de la sacristie, on trouve un bas-relief représentant la Vierge à l'enfant, datant de 1148...

C'est un vestige de l'ancienne église...

ON peut aussi admirer une très belle toile de Palma Le Jeune, exécutée en 1595 : Le Lavement des pieds...

Au-dessus, c'est une toile de Francesco Maggiotto : Le Sacrifice d'Abraham.

Le grand musicien Antonio Vivaldi fut baptisé ici ; son acte de baptême y est conservé.

Tintoretta

Il est né en quelle année ?

Pepe Roncino

En 1678, sur ce campo.

Tintoretta

Goldoni l’a connu ?

Pepe Roncino

Oui, il le rencontra pour la première fois en 1735, alors qu’il avait lui-même 28 ans. Il en parle ainsi dans ses Mémoires : « l’abbé Vivaldi, qu’on appelait, à cause de sa chevelure, il Prete rosso…», c’est-à-dire le prêtre roux, « excellent joueur de violon et compositeur médiocre… »

Tintoretta

Il était injuste envers lui !

Pepe Roncino

Tout comme Carlo Gozzi avec Goldoni ! Mais les comédies de Gozzi sont tombées dans l’oubli alors que les œuvres de Goldoni et de Vivaldi sont passées à la postérité…

Le campanile fut détruit par la foudre et reconstruit en 1826...

Sur le campo, on trouve de très beaux palais. Notamment le palazzetto Soderini à gauche et le palazzo Gritti Morosini Badoer à droite. Entre les deux, c'est le palazzo Soderini où sont nés les frères Attilio et Emilio Bandiera, dont je te parlerai ensuite...

Le palazzetto présente une belle façade gothique, avec deux quadrifores...

Tintoretta

Pourquoi est-il écrit : "campo Bandiera e Moro..." ?

Pepe Roncino

Les frères Bandiera, qui sont nés dans le palais à côté, ainsi que leur ami Domenico Moro, étaient des patriotes italiens qui luttaient contre la domination autrichienne sur Venise. Ils fondèrent une société secrète, Esperia. Mais ils furent dénoncés et durent se réfugier à Corfou. Ils poursuivirent leurs activités en faveur de la libération de l'Italie mais furent de nouveau dénoncés alors qu'ils participaient à un mouvement en Calabre. Ils furent condamnés à mort et fusillés le 25 juillet 1844. Un monument leur rend hommage au milieu de la place.

Admirons maintenant le palazzo Gritti Morosini Badoer...

Ce palais remonterait à la fin du XIVème siècle; La pentafore centrale avec des cercles dans la corniche au-dessus caractérisent le style byzantin et le début du gothique...

On prend la salizzada del pignater à droite... Puis à droite, le sottoportego dei preti...

On passe en-dessous...

Retourne-toi et regarde !

Il y a un cœur qui est dessiné sur la pierre...

Tintoretta

Ah oui ! Je sens qu'il y a une histoire derrière !

Pepe Roncino

Oui, un racconcino !

Tintoretta

Chouette ! Tu me le racontes tout de suite ?

Pepe Roncino

Oui, sous le sottoportego, c'est mieux !

Ce sera le Racconcino 15 !

C’est le Racconcino della Sirena. Dans cet îlot vivait un pêcheur, qui s’appelait Orio. Une nuit où il remontait les filets qu’il avait jetés au large de Malamocco, à l’entrée de la lagune, il sentit un poids inhabituel puis entendit une voix suppliante du fond des filets: « Libère-moi, je t’en prie ; libère-moi et tu ne t’en repentiras pas ! » A ces paroles, Orio fut saisi de surprise. Il le fut encore plus lorsqu’il aperçut une femme se débattant dans les filets. En la libérant des filets, il découvrit un buste d’une beauté éblouissante.

Tout en la portant dans la barque, il lui adressa la parole : « tu ne serais pas une sorcière tombée de son balai ? »

« Oh non, mon jeune ami, je suis une sirène. Mon nom est Melusina » lui répondit-elle au moment où une queue de poisson fut dégagée des filets. Orio restait ébahi par sa découverte, même si celle-ci s’était un peu terminée en queue de poisson !

Il la laissa replonger dans la mer, mais ils se promirent de se revoir chaque soir sur la plage. Melusina sentait qu’Orio, bien qu’épris d’elle, était un peu gêné qu’elle ne soit pas une vraie femme. Elle lui révéla alors qu’elle pourrait le devenir, pourvu qu’il suive ses instructions. Orio s’empressa de lui promettre de faire tout ce qu’elle lui demanderait, à condition qu’elle accepte de devenir sa femme. S’étant échangé leurs promesses, ils continuèrent de se voir à la tombée de la nuit sur la plage mais sauf le samedi car tel était le sacrifice que Melusina avait demandé à Orio. Le samedi où ils pourraient se voir devait être le jour du mariage. Orio respecta sa promesse pendant deux semaines mais le troisième samedi, il se languissait trop de Melusina. De plus, Il n’arrivait pas à comprendre pourquoi Melusina lui avait demandé de ne pas venir le samedi. Il n’y tint plus et se rendit sur la plage à leur lieu habituel de rendez-vous. Il n’y vit personne. Il était sur le point de partir lorsqu’un serpent de mer, surgi de derrière un rocher, passa devant ses pieds. Il commença à s’enfuir en courant lorsqu’il entendit une voix l’apostropher : « Idiot ! Le samedi, je suis contrainte de me transformer en serpent à cause d’un maléfice. Mais tout cessera lorsque tu m’auras épousée ».

Le mariage eut bien lieu le samedi prévu. Comme promis, Melusina avait maintenant deux jambes à la place de sa queue de poisson. Ils eurent trois beaux enfants. Mais un jour, Melusina tomba gravement malade. Un jour, elle annonça à Orio qu’elle sentait que son heure était arrivée. Elle lui fit promettre d’ensevelir son corps dans la mer. Ainsi fut fait lorsqu’elle expira le lendemain.

Orio était désespéré ; il avait perdu son épouse bien-aimée et se retrouvait avec trois jeunes enfants à élever. Mais dès le deuxième jour, au retour de la pêche, il se rendit compte que tout était nettoyé dans sa maison et que ses enfants avaient déjà mangé. Il pensa que la voisine, prise de pitié, s’était occupée de son ménage.

Toutefois, un samedi où il rentra plus tôt que d’habitude, il trouva un long serpent dans la cuisine. Sans réfléchir, il prit la hache avec laquelle il coupait le bois pour la cheminée et trancha la tête du serpent.

A compter de ce jour, la maison et les enfants furent négligés. Orio finit par comprendre les conséquences de son geste : en tuant le serpent, il avait empêché à Melusina de revenir, chaque samedi, dans la seule forme qui lui était consentie.

Il se rappela qu’il avait jeté le serpent dans une poubelle qui se trouvait sous la fenêtre du sottoportego dei Preti. Il alla chercher sur la plage le rocher sous lequel se cachait Melusina le samedi où elle lui était apparue sous la forme d’un serpent. Il peignit un cœur rouge sur la pierre et l’encastra sous le portique. Chaque soir, en revenant de la pêche, il portait les lèvres sur ce cœur, qui peu à peu prit l’apparence d’une brique apposée sur la pierre….

Les habitants de l’îlot, qui connaissaient l’histoire de ces malheureux amants, transmirent aux générations futures une tradition : celle d’exprimer un désir d’amour au moment de passer sous ce cœur. On dit même que si deux amants le touchent en même temps, leur amour est destiné à durer toute leur vie. A condition de ne pas faire ce geste un samedi…